Cinéma : « Hyènes », le chef-d’œuvre de Djibril Diop Mambéty restauré

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VIDÉO. Ce classique du cinéma africain réalisé par le Sénégalais est à (re)découvrir dans une version restaurée au cinéma Reflets Médicis à Paris.

Colobane, une petite bourgade de la banlieue de Dakar endormie dans la chaleur poussiéreuse du Sahel. Des griots annoncent à la population une incroyable nouvelle : Linguere Ramatou (Ami Diakhate), trente ans après, devenue archi-milliardaire, est de retour. Fini, la pauvreté. La population attend Linguere à l’entrée de la ville. Draman Drameh (Mansour Diouf), qui fut l’amant passionné de la jeune Linguere, se précipite le premier.

Entre la tragédie grecque et une plongée dans le Sénégal au temps long

« Le monde a fait de moi une putain, je ferai du monde un bordel », dit très cyniquement Linguere Ramatou en quête de justice. Son prénom Linguère est celui qu’on donne à une « reine » et son nom Ramatou fait référence à « l’oiseau rouge de la légende de l’Egypte noire pharaonique. Un oiseau sacré que l’on ne tue pas impunément. Il est l’âme des morts » a expliqué plus tard Diop Mambéty. Plus riche que la Banque mondiale, elle propose 100 milliards de dalasis (monnaie gambienne) aux habitants s’ils tuent Dramane Drameh, qui avait refusé de reconnaître la paternité de l’enfant qu’ils concevèrent ensemble. La suite ? Au moment de devenir le maire tout puissant de la ville Dramane est entravé dans son ascension par une Linguère Ramatou qu’on découvre assoifée de vengeance. La fin est proche pour le vieil homme lorsque son ancienne amante prononce sa sentence : « pour partager le festin du lion, il faut être lion soi-même. » Voilà le décor de Hyènes planté. Un conte traditionnel à plusieurs voix qui pose une réflexion universelle sur la trahison, le pouvoir de l’argent, la corruption. En 1992, lorsqu’il est diffusé pour la première fois et sélectionné au Festival de Cannes, il apparaît clairement comme une œuvre qui marquera l’histoire du cinéma africain, empruntant tout autant aux codes occidentaux qu’à ceux d’un Ousmane Sembène

Bande annonce Hyènes – Fr from Thelma Film AG on Vimeo.

L’âge d’or du cinéma africain

Adapté de La Visite de la vieille dame, pièce de l’écrivain helvête Friedrich Dürrenmatt, produit par le réalisateur suisse Pierre-Alain Meier, Hyènes est le second long-métrage de Djibril Diop Mambéty. Moins connu que Touki Bouki (Le Voyage de la hyène) sorti en 1973, unanimement salué par la critique et le public – mais tout aussi flamboyant –, le réalisateur sénégalais signe un film remarquable sur à découvrir ou à revoir pour rendre hommage à un cinéaste qui n’a cessé de montrer au monde les qualités mais aussi les travers de la société sénégalaise. Né le 23 janvier 1945 à Colbane, Djibril Diop Mambéty, un fils d’imam, a parcouru un long chemin avant sa mort à Paris le 23 juillet 1998. De son adolescence dans les tous premiers moments de l’indépendance, au premier café-théâtre sénégalais qu’il mit sur pied, le jeune comédien intègra d’abord le Théâtre National Sorano de Dakar avant de jouer dans des films et enfin d’en réaliser. Ce fût le rêve de sa vie de créer des films dans le respect des traditions africaines, avec des costumes forts, des personnages tout droit sortis d’un western, comme cette actrice japonaise qui joue le rôle de dame de compagnie pour Linguère Ramatou, et ces dialogues cruels par moment mais tellement criants de vérité. Sans oublier, la musique. Tous les films de Djibril Diop Mambéty sont musicaux. Pour ce second et dernier long-métrage c’est son frère Wasis Diop qui compose la musique du film qui devient par la force des choses un personnage à part, racontant aussi sa propre histoire. D’ailleurs à la suite de cette prouesse, des générations entières de cinéastes africains se sont inspirés de l’oeuvre du réalisateur sénégalais disparu bien trop tôt. Son empreinte dans l’histoire du cinéma a depuis traversé les frontières du continent, et vingt ans plus tard, des super-stars américaines comme la chanteuse Beyoncé et le rappeur Jay-Z ont même prit la pose sur une moto semblable à celle du couple mythique de Touki Bouki, l’autre grand film de Djibril Diop Mambéty…sans en avoir crédité les ayants droits !

* Le Reflet Médicis est un cinéma indépendant d’Art et Essai, qui propose plusieurs rencontres autour du film « Hyènes » du 2 au 8 janvier 2019.

Afriquelepoint

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