MAMBÉTY, l’iconoclaste et ses westerns africains

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Djibril Diop Mambéty est né en 1945 à Colobane, dans la banlieue de Dakar (Sénégal). Membre de l’ethnie Lebou, fils d’imam, admirateur de Gary Cooper, il suit d’abord une formation de comédien, joue au théâtre et dans divers films sénégalais et italiens. Sa voix grave et douce, sa grande taille élancée, son élégance le promettent à une brillante carrière d’acteur. Surprise: en 1965, il passe derrière la caméra et tourne en noir et blanc une première version de «Badou Boy», l’histoire — comique — d’un Gavroche dakarois qui vit d’expédients plus ou moins louables.

Trois ans plus tard, Diop quitte l’Afrique et part pour l’Europe. C’est le début d’un voyage qu’il ne cessera dès lors jamais de poursuivre, en Italie, en France, en Suisse, aux Etats-Unis. De retour à Dakar, en 1969, il tourne un court métrage, «Contras’ City», pseudo-documentaire qui décrit avec ironie les contrastes culturels de la capitale sénégalaise. L’année d’après, il réalise en couleur la seconde version de «Badou Boy» qui sera sélectionnée à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes. En 1973, Diop met en scène son premier long métrage, «Touki Bouki» (Le voyage de la hyène), œuvre partiellement autobiographique qui narre la tentative d’un jeune couple de Dakar souhaitant quitter son monde clos. Sélectionné à son tour à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, «Touki Bouki» obtient à Moscou le Prix de la Critique internationale. Toutefois, film maudit devenu petit à petit un film-culte en Afrique, «Touki Bouki» ne sort à Paris qu’en 1986, où il obtient un succès critique considérable : on parle à son propos d’«un film-météore, sorte d’A bout de souffle nègre» (Le Monde). Car, à l’instar des œuvres précédentes du cinéaste, «Touki Bouki» est un film inclassable, révolutionnaire dans le cadre du cinéma d’Afrique de l’Ouest, le «Far-West» des anciennes colonies. A l’époque, la plupart des cinéastes africains hésitent entre la fresque historique et le conte villageois pour décrire, sur les décombres de la colonisation, le conflit entre tradition et modernité. Djibril Diop Mambéty, lui, embrasse les personnages ans un cadre bien plus global, où l’être ne se réduit pas à une figure symbolique mais, fait de chair et de sang, porte en lui les rêves de tout un monde. En 1989, Diop réalise un nouveau court métrage en marge du tournage de «Yaaba» du Burkinabé Idrissa Ouedraogo, «Parlons Grand-mère», un film sur le cinéma et l’enfance qui obtient le Prix de la Ville au Festival de Perugia. Deux ans après, il tourne Hyènes qui est sélectionné en compétition au Festival de Cannes et présenté, la même année, sur la Piazza Grande de Locarno.

L’idée de ce film lui est venue une quinzaine d’années plus tôt, inspirée par l’histoire vraie de Linguère Ramatou, une riche prostituée de Dakar. Quelques années plus tard, Diop se souvient d’Ingrid Bergman dans le film de Bernhard Wicki, «Rancune», tiré de La visite de la vieille dame; il y retrouve, dit-il, le personnage de Ramatou. Il se décide alors à adapter au Sénégal la pièce de Dürrenmatt. Pour obtenir l’autorisation du grand écrivain, Djibril Diop Mambéty se rend donc à Neuchâtel, à son domicile du Pertuis-du-Sault. Conquis par le projet, l’écrivain lui accorde le droit d’adapter sa pièce — hélas, il ne verra jamais le film terminé. Lors de la première du film, à Cannes en 1992, Diop a laissé un fauteuil vide à côté de lui. Aujourd’hui, alors qu’il prépare le tournage de son prochain film, «Le franc», Djibril Diop Mambéty revient «en pèlerinage» à Neuchâtel pour rendre hommage à Dürrenmatt et présenter, en personne, la première rétrospective intégrale de son œuvre de cinéaste.

Djibril Diop Mambéty ne parle pas volontiers de ses propres films. Quand on évoque avec lui l’utilisation étonnante du son dans «Badou Boy», ou les cadrages audacieux de «Touki Bouki», on obtiendra souvent des réponses évasives, modestes, discrètes. Sur un seul type de cinéma, par contre, il est intarissable : le western. Ce western auquel il emprunte la dynamique, le rythme, la violence, une espèce de musicalité du rapport entre les images et les sons. Ce western dont il retrouve, en Afrique, la figure du héros solitaire. «Enfait, dit-il, c’est la solitude qui caractérise ma vie. Malgré moi. Dans «Touki Bouki», ce sont des hommes seuls. «Badou Boy», ce sont des gamins seuls. «Contras’ City», c’est une ville seule. «Hyènes», c’est un homme seul. Qui meurt en respiration, la cigarette au bec.»

Comédien, dessinateur, musicien, poète, conteur, visionnaire, Djibril Diop Mambety précise que «c’est le cinéma qui m’a choisi. Parce que je voulais toujours, toujours refaire «Le train sifflera trois fois». Peut-être que si je n’avais pas vu ce film je n’aurais pas fait de cinéma; j’aurais écrit, peut-être. Pourquoi «Le train sifflera trois fois ? Mais parce que j’avais entendu Si toi aussi tu m’abandonnes… Mon désir profond était — et est toujours — de continuer le western que j’ai vu dans mon enfance». Mambéty le solitaire est ainsi un créateur à part dans le monde du cinéma africain. Voyageur, dans tous les sens du terme, le cinéaste manipule les sons et les images avec une totale liberté — qu’il qualifie volontiers d’innocence. Mais cette innocence est un leurre; car Diop est sans doute l’un des seuls cinéastes africains à s’interroger sur le médium qu’il emploie. Ainsi nous offre-t-il à la fois un cinéma intelligent, léger, aérien et conscient de lui-même. Un peu comme si, faisant table rase de tout enseignement, Djibril Diop Mambéty réinventait le cinéma à lui tout seul.

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