Sagar, Un Asile dans la tête d’une « maman ».

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Sagar, Un Asile dans la tête d’une « maman ».

Il y a de ces films qui deviennent des coups de maître par enchaînement de techniques durant toute leur trame. Et que dire d’un film qui représente, donne vie à une réalité inchangée et déconstruit le cadre spatio-temporel du récit. Soit. Sagar est une odyssée  qui frise le drame où le sentimental défie le devoir, le sacré flirte avec le profane ! Sagar du réalisateur Pape A. Seck est d’un iconoclasme sans égal. Un film dont tout le nœud est ficelé dans la tête de la protagoniste du film. Des bribes, des éclats de fantasmes, de délires, autour de Sagar où tout semble s’arrêter. Un conflit d’intérêts dans une société parano-lucide incarné par une femme qui vit le complexe de la « malédiction des fausses-couches répétitives » et un mari partagé entre amour et responsabilités. Les premiers plans du film sont forts révélateurs du contraste sans voile entre la protagoniste et son mari. Sagar vit dans un tourment clos, un vase à moitié-plein-moitié-vide. Le cadre spatio-temporel dans le film semble figé. Il y a cette impression que quelque chose ne tourne pas rond dans ce décor depuis des lustres. L’utilisation du flou par le réalisateur pour filmer Sagar par-dessus le voile nous installe dans les dédales d’une histoire assez complexe. Sagar berce son ‘’enfant’’ du moins un môme qu’elle s’est inventée dans ses délires. Le mouvement de caméra certes subtil dans la scène de la berceuse plaque une vérité froide : Sagar est une femme pas comme les autres. Une voix l’appelle, un écho venu d’ailleurs. Dans sa tête, tambourine à rompre le souffle le cri d’un bébé qu’elle berce avec un récit populaire sénégalais. Sagar ne voit ni n’entend rien. Comprendre Sagar, c’est voyager avec la protagoniste du film, délirer avec elle car dans sa tête, la réalité s’imbrique avec le sournois, le vrai du vraisemblable, le faux du vrai, le mensonge de la vérité. Sagar plombe et surplombe son décor.

Dans la chambre, une barrière s’est dressée à jamais entre Sagar, enfermée dans ses fantasmes propres et un mari encore lucide qui ne sait que faire d’une femme « folle ». La chambre est le triptyque parfait d’un asile : Sagar la folle, Son mari le traitant, et les objets auxquels s’accroche la folle pour créer un espace vital. Ici, il est lieu de statuette (une femme nue aux seins fermes, n’est-ce pas symbole de l’innocence ?) et de jouets d’enfants. Sagar joue certes avec son enfant mais dans sa tête tout est figée. Elle est obnubilée à l’idée d’enfanter au point d’en perdre raison. Même au moment où le mari-traitant lui injecte la piqûre pour qu’elle s’endorme, Sagar ne quitte des yeux son enfant. Les cris qu’elle entend s’intensifient au moment où elle s’assoupie. L’horloge a tourné, Sagar forcée de s’endormir mais la voix qui résonne dans sa cervelle avait déjà fait tourner en bourrique sa vie. Elle ne vit que pour cet « enfant » qu’elle doit entretenir comme « une maman-normale ». La preuve, au petit matin, Sagar n’entend pas l’appel du muezzin pour la prière. Son premier reflexe a été de jeter un bref coup d’œil sur le berceau de son enfant. Son bébé aurait miraculeusement disparu. Parjure ! Elle jette par terre comme un aveu d’impuissance la couverture avec laquelle l’enfant a été enveloppée. Un réveil brutal dans cet asile où Sagar ne s’était pas départie de son blanc immaculé. Quid du sang sur le lit quand elle s’est levée brutalement ? Ce sang serait-il une métaphore d’une fausse-couche ? Ou encore serait-on toujours dans le délire de Sagar où l’on vit les signes post-natals ? On n’en saura pas trop d’avantage des intentions du réalisateur. Toujours est-il que Sagar s’était rendue compte d’avoir peut-être trop dormie. Elle s’en était voulue de n’avoir pas pu bien veillée sur son enfant, le cri l’avait appelé ailleurs. A partir de ce moment, l’histoire se desserre un peu. On découvre un petit peu les intrigues avec une lumière qui vire au bleu. Le bleu symbole de l’anormal, du déséquilibre dans le contexte. Pour la première fois, dans cette scène extérieure, Sagar est filmée de dos, un angle qui déplace le flou à l’horizon sur les lampadaires. L’optique change. Sagar subissait son destin à l’intérieure de la chambrette, ici à l’extérieure, les donnes changent. Sagar se cherche, hantée par le désir ardent de retrouver son enfant mais semble connaitre le lieu ou son enfant est retenu prisonnier. Le sang tacheté, les ordures sont autant d’éléments factuels qui participent à donner plus de gageur et de teneur à l’équation sagarienne. Les cris qu’elle entend sont les résidus d’un vieux raccord sonore quand la protagoniste entendait quand elle avait été mise sous sédatif par son mari. Le réalisateur prolonge le spleen ici pour s’enfermer d’avantage dans la psychose de sa protagoniste.

Et quand Sagar entend derrière une battante les cris d’un enfant, elle s’empresse d’ouvrir la porte mais n’y arrive pas. L’impression est assez tenue pour être distinguée. Ces cris sont peut-être ceux d’un enfant plus âgé que celui de Sagar donc d’une autre femme. La preuve, les cris s’estompent pour laisser place au cri aigu et doux de l’enfant sagarien, une rupture du fantasme. Sagar est appelée à la réalité, plutôt à sa réalité. Elle s’apaise. L’extérieur ne lui appartient plus. Elle restera dans son asile dorée, l’asile de sa tête. Le dégoût et le désespoir prennent place. Une plaque tournante s’impose, un retour sur soi imposée par son mari qui vient la récupérer pour lui rappeler qui elle est réellement. Sagar se débat et maudit son mari, l’accuse d’avoir tué et mangé son enfant comme un sorcier. Ici, il y a un petit glissement dans l’illusion d’optique de Sagar. Son mari n’est plus à ses yeux l’être chéri mais la société. Une intrigue secondaire dialoguée qui sous-tend le malaise de toutes ces femmes au foyer qui n’arrivent pas à enfanter et les raisons souvent alléguées pour justifier les turpitudes de Dame Nature.

Le retour à la maison est le signe, l’estocade finale pour entériner le rêve de Sagar. La maman du mari clame à qui veut l’entendre que la situation ne peut plus perdurer. Il faut que les mesures drastiques de « l’Asile » reprennent leurs lettres de noblesses pour dresser les fous contrevenants. Le nom d’Asile est prononcé pour la première fois dans le dialogue. Une des rares reproches que l’on pourrait faire au réalisateur. Certes, ç’aurait été un beau coup de bluffe mais de trop à notre avis. Tout est asile dans ce film, tout est clos, tout est fermé. Sagar, son mari, l’extérieur, la belle-mère…Tout est dans un cercle hermétique, un mysticisme feint avec tact et symbolisme. Une solution s’impose. A moins que la belle-mère n’en trouve une. Elle rappelle à son fils son devoir d’homme (celui de prendre ses responsabilités). Un mari ne sachant quoi faire rompt le traitement de « faveur » (piqures et calmants) pour prendre une mesure drastique. Il brise tous les objets susceptibles de faire perdurer le spleen de sa femme, le berceau ainsi que les gadgets pour enfants. Dans ce silence, le lyrisme prend tout son sens.

Ce qui n’empêche pas Sagar de replonger dans ce qui semble être forte qu’elle. Le mari, en voulant plier le berceau tombe et se rend compte que rien ne peut y faire. Sagar comme si elle lisait dans les pensées de son mari entonne encore la berceuse du début, peut-être cette fois-ci pour un homme qui aura atteint ses limites. Un médecin-traitant qui prend la place de la folle. Il s’affale sur le sol. Sagar continue sur enchaînement d’un fondu au noir comme dans sa tête où la mélancolie semble être la seule mélodie qui mérite d’être chantée.

Mamadou Socrate Diop | Dakarcine.com

 

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